Muet comme une Carpe | Étymologies | Épisode 2

Muet comme une Carpe | Étymologies | Épisode 2

1 avril 2021 4 Par Olivier - Ride Your Life
Temps de lecture estimé : 3 minutes
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Muet comme une carpe : mais pourquoi donc attribuer le mutisme spécifiquement à la carpe ?


Je vais vous faire plonger (je sais, c’est très drôle…) maintenant dans le monde mystérieux et trop souvent oublié des pêcheurs amateurs.

Le pêcheur amateur est un amoureux de la nature. Il brave le temps, qu’il soit orageux, pluvieux ou chaud. Il est comme ça. Son truc, c’est de pêcher, en communion avec Mère Nature (la compagne du Père Céleste). Il aime les embruns, la bière ou le pinard, et déguste volontiers un sandwich au saucisson tout en attendant que ça morde.

Au bord de l’Océan (ou en navigant dessus), il traque le bar, la sole ou la sardine.

En rivière, il taquine le goujon, le brochet et cette débauchée de carpe. Car il faut bien en parler tout de même… Nous parlons de l’étymologie de « muet comme une carpe », pas de « plat comme une limande ».


Comme vous l’apprendrez à l’occasion de l’étymologie de « Père Céleste », la carpe est loin d’être muette. Après avoir sifflé des litres d’eau frelatée toute la nuit, elle est donc dans un état lamentable au petit matin. Et ça parle fort, et ça se réunit en bande organisée pour raconter des blagues vaseuses (maintenant vous savez d’où cette expression vient également). Ce poisson est donc aussi muet qu’un commentateur sportif moyen : une vraie pipelette qui dit des trucs vides de sens, en somme (mais également en Saône, en Loire…). Nos chers pêcheurs amateurs savent tout cela, et ils en profitent bien quand ils vont les pêcher, car cela leur permet de les repérer aisément.

C’est donc vers 1972, dans un bar d’un village de la rieuse Saône et Loire que se déroule la scène. Le vieux Jeanjean (je sais, c’est un sobriquet à la con) revient de l’une de ses légendaires parties de pêche. Je précise au passage que légendaire veut bien dire en substance « issu d’une légende ». Parce que le Jeanjean, il faisait partie de ces pêcheurs allant toujours seul s’adonner à son activité préférée, sans témoin… Et que par un heureux hasard, il avait vu des dizaines de fois ce brochet de près de 2 mètres avec des dents de requin, et cette carpe grosse comme un esturgeon ; et (cette fois-ci par un malheureux hasard), ces monstres lui ont à chaque fois échappé de peu.

Ce jour-là, vers 16h30 au bar dit « Le coin des poètes », le Jeanjean en est à 2 grammes environ. Il raconte la traque d’un de ces monstres ; il picole, il exagère, il embellit, mais il sait narrer, le Jeanjean. Quand il parle d’une de ses parties de pêche, on dirait le Capitaine Ahab et son équipage à la poursuite de Moby Dick.

Notre brave Jeanjean raconte donc sa partie de pêche du matin et lance :

« Là mes amis, je l’ai vue cette démone de carpe. Elle faisait bien 1,50 mètre et devait peser dans les 150 kilogs ! »

Tout autour, ses compagnons l’écoutaient, certains tenant pour vérité tout ce qu’il disait, d’autres pour se moquer gentiment de lui. Mais tout cela était bon enfant.

Et Jeanjean enchaîne :

« Enfin elle était incroyablement grande. Elle était grande comme un gros esturgeon et… »

Jeanjean n’a pas le temps de finir ce qu’il avait à dire, interrompu qu’il est par ce taquin de Polo :

« Mouais, comme une carpe, quoi »

Ah ! Ça lui a coupé son élan à notre pauvre Jeanjean. Et pourtant d’habitude, il sait être prolixe… Mais là, pour diverses raisons, le Jeanjean, un peu vexé sans doute, et fatigué par sa partie de pêche, ne trouve pas quoi répondre et quitte le bar, sans un mot.

Il en est resté coi. Pour ne pas dire Koï.

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– Source : Image par jggrz de Pixabay –

Et bien puisque vous posez la question de savoir ce qu’il en est resté, sachez que certains non-pêcheurs étaient présents dans le bar… Et autant ils savaient taquiner la bouteille, autant la pêche et les subtilités piscicoles leur échappaient totalement. Oui, au bar « Le coin des poètes », vous aviez le droit de picoler, même si vous n’étiez pas pêcheur. Tant que vous n’étiez pas « couvreur » (petite blague locale pour désigner ceux qui laissaient des ardoises).

L’un d’entre eux interpréta la scène à sa manière. Voyant ainsi notre brave Jeanjean rester coi après que l’un de ses camarades ait lancé un « Mouais, comme une carpe, quoi », il en déduisit que le Polo avait dit « Muet comme une carpe, coi ».

Les histoires extraordinaires de Jeanjean ont longtemps continué à émerveiller et/ou faire sourire les joyeux compagnons du bar « Le coin des poètes ». Certains auraient pu en écrire un livre, tellement ces histoires étaient hautes en couleur, vivantes et il faut le dire, passionnantes.

Parallèlement, l’expression « Muet comme une carpe » se propagea rapidement, et les non-pêcheurs, mal informés, ont ainsi longtemps cru que la carpe était un poisson discret, ne prononçant pas un mot.

Quelle erreur grossière !

Et comme on dit chez les pêcheurs :
« Quand la carpe a bu, le pêcheur l’abuse. Et quand le pêcheur a trop bu, il abuse ».


Note : Lecteur(trice) chéri(e), tu remarqueras que je publie cet épisode des Étymologies Saugrenues un 1er Avril.
Pour parler de poisson. Et cela n’était même pas prémédité.


Les Étymologies Saugrenues de RYL



Crédits :
Illustration principale : Image par Stefan Keller de Pixabay

Aucune carpe n’a été blessée à l’occasion de la rédaction de cette étymologie


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