Le Port de l’Angoisse de Howard Hawks

Le Port de l’Angoisse de Howard Hawks

23 février 2023 1 Par Olivier - Ride Your Life
Temps de lecture estimé : 18 minutes
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« Le Port de l’Angoisse » est un film mythique (oui, oui et re-oui, et je te dis pourquoi), adapté d’un roman d’Ernest Hemingway porté à l’écran par Howard Hawks.
Mythique pour bien des raisons, au rang desquelles la première apparition de la sublime Lauren Bacall ravissant à l’occasion le cœur de tous les spectateurs ET celui d’Humphrey Bogart figure en bonne place.


Sans plus attendre, voilà la bande-annonce en Français :

– Source : Youtube | Bande-Annonce du film « Le Port de l’Angoisse » (« To Have and Have Not » en Anglois) –

SOMMAIRE :


1- Au départ du projet
Une amitié entre Howard Hawks et Ernest Hemingway.

2- Le pitch
Promis, j’te fais pas la blague des brioches fourrées.

3- Autour du film
Les acteurs, le réalisateur, l’auteur et tutti quanti.
Et la rencontre mythique entre le plus grand séducteur de l’époque et une bombe atomique non létale.

4- Le livre « En Avoir ou pas » (« To Have and Have Not »)
Je ne l’ai pas lu. Mais je t’en parle tout de même. Surtout afin de souligner la différence entre le livre et le film, et également afin de te révéler pourquoi le héros malgré lui s’appelle Harry Morgan.

5- Bonus Tracks
J’en profite pour aborder les potins d’Hollywood, avec le mythe créé autour d’une éventuelle interprétation par un jeune chanteur en pleine mue – Andy Williams.
Cela vaudrait presque un numéro à part entière de notre série « Autour d’une Chanson », mais voilà, c’est inclus, c’est cadeau.
Le second bonus, c’est en mémoire des « Dissidents » antillais.

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Surtout, fais-toi plaisir ! Et à nous également, par la même occasion 🙂


1- Au départ du projet


L’ami Wikipedia nous dit ceci :

« Ce film serait né d’une partie de pêche entre Hawks et Hemingway, durant laquelle le réalisateur essayait de convaincre son ami de venir à Hollywood, pour se lancer dans le cinéma. Ce dernier étant récalcitrant, Hawks lui proposa de porter à l’écran son plus mauvais livre, ce à quoi Hemingway aurait répondu : « Quel est mon pire roman ? […] cette chose informe qui s’appelle « To Have or Have Not » » »
Source : Wikipedia | https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Port_de_l%27angoisse#Production –

Pour un peu, on dirait presque un défi tel que Maurice Ravel s’était lancé pour son Boléro, à savoir créer une pièce musicale basée sur un thème répétitif et un tempo invariable, aux antipodes des exigences et conventions usuelles.

Ernest Hemingway avait de nombreuses passions dans la vie : la mer – et la pêche qui va avec, les chats polydactyles (va replacer cela dans une conversation, tu vas avoir des fans), l’écriture et l’alcool.

La première marquera son œuvre littéraire, la seconde lui offrira de nombreux compagnons, la troisième lui permettra de sublimer son mal-être, et la dernière l’emportera dans la démence et la tombe.

Je n’ai pas souvenir d’avoir vu des chats dans « Le Port de l’Angoisse », mais la mer et l’alcool y sont bien présents.

Pour ce qui concerne l’adaptation au cinéma de « son pire roman » (selon l’auteur lui-même, donc), je te propose une très brève analyse des différences entre les 2 œuvres, ici-même >>


2- Le pitch du film « Le Port de l’Angoisse »


Été 1940, en Martinique. « peu après la défaite de la France », nous indique un sous-titre au tout début du film.

Harry Morgan, assisté par son protégé Eddie, promène ses clients argentés dans le cadre de parties de pêche au gros en mer. L’un de ses clients, Johnson, individu roublard et peu scrupuleux, rencontre une mort soudaine (par balle), ce va occasionner indirectement la bascule du captain vers l’aide à la dissidence / résistance française, sous couvert d’un besoin financier.

La suite de l’histoire mêle une intrigue amoureuse façon jeu du chat et de la souris entre la belle et audacieuse Marie & Harry le flibustier à une affaire de transports de clandestins venus rejoindre la résistance depuis la métropole, tout cela sur fond de promenades non touristiques en mer et de huis-clos dans la cave ou les chambres de l’hôtel « Le Marquis », avec en malus l’intervention d’une police vichyste retorse et perfide.


Une métaphore sur l’engagement des USA dans la guerre contre l’Allemagne

Soyons clairs : l’hésitation concernant l’engagement du capitaine Harry Morgan dans le film, c’est également celle des USA au tout début de la seconde guerre mondiale.

Si l’opinion publique états-unienne ne pouvait que s’émouvoir de la situation en Europe, sur le plan politique, ce fut plus compliqué.

En premier lieu, quelques voix fortes se portaient en faveur d’une attitude neutre des USA dans ce conflit, neutralité qui avait d’ailleurs été couchée sur le papier via « Les lois sur la neutralité », votées suite à un genre de bilan comptable établi à l’issue de l’engagement des USA durant la première guerre mondiale.

L’un des plus farouches défenseurs de cette position isolationniste des USA était Joseph « Joe » Kennedy (le daron de JFK), fervent partisan de cet isolationnisme, exacerbé par son anglophobie (il était irlandais, alors voilà, hein…). Il fut toutefois démis de ses fonctions d’ambassadeur à Londres dès novembre 1940.
Les dirigeants états-uniens de l’époque se trouvaient en quelque sorte pieds et poings liés par ces lois et leurs partisans, ce qui limita dans un premier temps l’aide militaire – congrue – apportée à la France et au Royaume-Uni au tout début du conflit.

Ces lois furent cependant abrogées suite au vote du « programme Lend-Lease », libérant ainsi les pieds et poings jusque là liés.
Puis l’attaque japonaise sur Pearl Harbor et la déclaration de guerre du Japon contre les USA qui s’en suivit, les attaques incessantes des sous-marins allemands contre les flottes commerciales et finalement la déclaration de guerre conjointe de l’Italie et de l’Allemagne contre les USA mirent tout le monde d’accord : c’était une guerre mondiale, la « Der des Ders » ne fut dernière que par ce surnom, et la suite, tu la connais.

Cette neutralité des USA est mentionnée à plusieurs reprises au sein du film, notamment par le visqueux Commissaire Renard (le principal salaud de service du film).
Finalement, après avoir refusé plusieurs fois son aide aux résistants français, Harry accepte de choisir un camp, sans jamais dire explicitement qu’il l’avait fait.


3- Autour du film « Le Port de l’Angoisse »


Le Casting & l’Équipe du film

Howard Hawks à la réalisation, ça, c’est vu.
William Faulkner et Jules Furthman au scénario et (probablement) aux dialogues.

Côté acteurs : Humphrey Bogart, Lauren Bacall, Walter Brennan, Hoagy Carmichael, Marcel Dalio, Dolores Moran, le bar-hôtel-restaurant Le Marquis, les allumettes (non créditées)…

Sélection partielle / partiale. Il s’agit des acteurs dont je vais causer à différents moments.
Pour prendre connaissance d’un casting plus exhaustif, tu peux cliquer ici (mais tu n’y trouveras pas les allumettes…) >>

Lauren et Humphrey, je t’en cause par ici >>

Walter Brennan incarne Eddie, compagnon d’infortune du captain Harry. Ce personnage apporte une dimension comique, largement exploitée à l’occasion de certains dialogues.
Eddie est un vieil alcoolo, dépendant de deux choses : l’alcool et son copain Harry. Si Harry le protège et veille sur lui (Eddie est persuadé de faire de même), il le domine également. Cela arrive souvent lorsque quelqu’un protège une autre personne : à un moment, la protection devient domination, et des rapports de dépendance (mutuels, en fait) s’installent. Cela n’enlève en rien une réelle affection, mais parfois, ça dérape.

Marcel Dallio, acteur français – cocorico – c’est un genre de Huggy les bon tuyaux avant l’heure. Gérant de l’hôtel Le Marquis, discret super-résistant qui aide ses compagnons clandestins à se débiner et arrange les affaires de ses amis (ou les incite à arranger ses affaires).

Hoagy Carmichael joue Cricket, pianiste et – disons-le – chef de l’orchestre du Marquis.
Il pousse la chansonnette et aide Marie « Slim » à devenir chanteuse.
Capable de relancer la musique juste après la fusillade – the show must go on – et de modérer la musique quand il s’aperçoit que le client mauvais payeur de Harry s’est comme qui dirait fait offrir une sérénade en plomb.

Dolores Moran incarne Hélène de Bursac, la seconde très belle femme du film. Dans un premier temps hostile à Harry le mufle délicat, elle semble succomber à son charme (notamment après qu’il ait sauvé son mari d’une mort par balle très probable). Mais pas de cul Lulu, Marie Slim veille au grain et tu as beau être belle, c’est elle qui a déjà ravi le cœur du mufle délicat. Et je te rappelle que tu es mariée, petite filoute.

Le bar-hôtel-restaurant Le Marquis. Si contrairement à ce qui se passe dans le film Casablanca (dont l’intrigue rappelle tout de même bigrement celle du film du jour), Humphrey n’est pas le tôlier officiel, il y est client VIP, détective à ses heures et médecin-secouriste quand il le faut.

Les allumettes : elles constituent presque un fil rouge au sein du film. Fil rouge relatif à l’incandescence suscitée par la sublime Lauren Bacall, qui va donner vie à l’expression « allumeuse » de la plus belle manière qui soit (voir scènes cultes).
Ces allumettes deviennent également un objet de pouvoir, comme lorsque Marie Slim empoigne le bras d’un soldat en train d’allumer sa cigarette, afin d’allumer la sienne. C’est Marie qui tient la culotte, c’est comme ça (et elle le fait avec beaucoup plus de classe qu’une paire de bretelles).


La rencontre entre la jeune & sublime beauté et le séducteur d’Hollywood

Parce que c’est l’un des événements du film. Pour ne pas dire le principal.

Au moment du tournage du film, Humphrey a 45 ans. Il a déjà près de 45 films au compteur, c’est un vétéran de l’âge d’or hollywoodien, doublé d’un serial-marieur.
Il est d’ailleurs encore marié à sa troisième épouse – Mayo Methot, mais le couple bat de l’aile. Il faut dire que le couple en question est plutôt agité (Mayo poignardera même Bogie, le menacera d’un flingue, et les bastons à coup de bouteilles et de vaisselle cassée sont fréquentes ; bref, la moutarde monte facilement au nez de la Mayo). À peu de choses près, on dirait le couple Pamela Anderson / Tommy Lee. Sauf que Bogie n’est pas un junkie. Mayo, elle, est une alcoolique invétérée, et nous pourrions presque penser que le rôle d’Eddie est un genre de représentation métaphorique de sa personne, et que le tandem Harry / Eddie est une représentation du couple (en faisant abstraction de la dimension sexuelle, hein).
Harry tente de résister au charme de l’incroyable « Slim », passe pour un mufle (elle le qualifie ainsi juste avant de l’embrasser pour la première fois), mais c’est mort, Harry a succombé à son charme dès la première apparition de « The Look ».

Car en effet, telle une sublime pâquerette qui surgit au printemps, arrive une jeune mannequin d’une beauté et d’un apparent aplomb saisissants, alors âgée de même pas 20 ans. Elle s’appelle Betty Joan Perske et a été repérée par Nancy « Slim » Keith, alors épouse du réalisateur Howard Hawks. Elle sait que son mari souhaite trouver un nouveau genre de star féminine, une femme pas objet pour deux ronds, forte et gracieuse à la fois, capable de faire les yeux de velours dans un regard en acier.
Betty n’est pas totalement novice en tant qu’actrice, puisqu’elle a déjà joué au théâtre et a approché son idole – Bette Davies (quand Betty rencontre Bette ?). Certains producteurs de cinéma l’ont repérée, elle a refusé leurs offres, parce que les requins souhaitaient lui faire signer un contrat d’exclusivité, mais voilà, la future Lauren sait déjà ce qu’elle veut, et ce qu’elle veut, c’est ne pas être mise en cage.
Howard la fait convoquer à Hollywood. Il est subjugué par la plastique et la personnalité de Betty, même s’il est surpris par sa voix grave. Mais ça n’est pas si grave (oh oh…), la balance bénéfices / risques penche largement en la faveur de la jeune beauté. Il lui suggère un changement de prénom – Lauren – et la belle choisit de son côté le nom d’emprunt de sa moman – Bacal, auquel elle ajoute un second « l », sans doute parce que 2 ailes, c’est plus pratique pour s’envoler et ne pas être mise en cage.

La rencontre entre les 2 futurs tourtereaux a lieu. Si à l’écran, Lauren semble sûre d’elle, elle est presque tétanisée face au monstre sacré qu’est déjà Bogie. Mais elle gère le stress, et Bogie la met à l’aise.
Puis la magie va opérer.

Les trompettes de Jéricho on sonné, les murs ont tremblé, de battre le cœur de Bogie s’est presque arrêté (pour repartir de plus belle).
C’est quasiment l’histoire de la chanson Strangers in the Night qui se déroule sous les yeux ébahis de l’équipe du film et des spectateurs.

Si l’idylle naquit presque immédiatement, Mayo veillait au grain en venant régulièrement effectuer des visites surprises dans les studios. Entre 2 cuites. « Coucou chéri, c’est moi, j’viens voir si tout se passe bien. C’est qui la bombe atomique qui te fait du pied et de l’œil ? »

Humphrey hésitera un moment, d’ailleurs. Il sait pour qui son cœur bat désormais, mais d’un autre côté il en est déjà à 3 mariages et donc 2 divorces, et puis il se trouve trop vieux.

C’est son collègue et ami Peter Lorre qui l’encouragera à sauter le pas (j’ai bien écrit « le pas », vil petit gredin…).
Parlant de Peter Lorre, Al Stewart le cite dans sa chanson « Year of the Cat », et je te recommande la lecture de cet article consacré à ladite chanson.

C’est un ami qui l’a écrit, c’est par solidarité envers lui autant que pour ton bien que j’en fais la publicité, n’y vois aucun intérêt direct en ce qui me concerne…


Harry / Steve et Marie / Slim

Si le personnage joué par Bogie se prénomme Harry, Marie va l’appeler Steve tout au long du film. Et Harry / Steve va l’appeler « Slim », ce qui agace profondément la belle, au tout début.
Il faut dire que « slim » signifie beaucoup de choses, selon le contexte. En premier lieu : « maigre » ou « maigrir » (adjectif et verbe à la fois), mais également, selon le contexte, « svelte », « mince » ou encore, moins sympathiquement, « rachitique » ou encore « crevette » (même si dans ce contexte, « skinny » peut être plus approprié).

En fait, ces 2 sobriquets constituent un clin d’œil au couple Howard Hawks et Nancy Keith, qui s’interpellaient respectivement à l’aide de ceux-ci.
Ici encore, la réalité s’immisce dans la fiction, au même titre que l’idylle naissante entre Lauren et Humphrey.


Des scènes cultes entrées dans l’histoire du cinéma

Oui, rien que cela.

« Sais-tu comment siffler, Steve ? »

– Source : Youtube | Extrait du film « Le Port de l’Angoisse » – / Scène « You know how to whistle, Steve? » –

Scène intéressante à bien des égards…

Elle impose tout d’abord ce personnage féminin, voulu par Howard Hawks : une femme qui prend l’initiative et embrasse un Steve médusé. Le séducteur se fait prendre à son propre jeu, et cela illustre bien le fait que lorsque les rôles sont inversés, le séducteur séduit malgré lui perd ses moyens et devient l’objet, rôle d’habitude dévolu à ses conquêtes.

Ces personnages féminins dessinés par Hawks constituent d’ailleurs un genre de RdV manqué au sein du cinéma hollywoodien. Car malheureusement, la liste des femmes objets dans les scénarios va être longue, très longue.
Des femmes quasiment prises de force dans nombre de films et notamment de westerns : le mâle dominant embrasse de force la pôv’ fille, qui se débat dans un premier puis succombe finalement à cette approche qui ressemble à s’y méprendre à un abus. Message subliminal sans doute responsable de nombre de dérives dans les studios et dans la vie.

Sinon, ce coup du « sais-tu comment siffler, Steve ? », présenté avec tant de malice par Slim, j’avoue que sous couvert de dire « tu me siffles et j’arrive », c’est une belle manière de lui dire « je vais t’apprendre la vie, vieux bouc qui ignore tout des femmes ».
C’est tout simplement jouissif.

Autre scène culte : « Anybody’s Got a Match? »

Source : Youtube | Extrait du film « Le Port de l’Angoisse » – / Scène « Anybody’s Got a Match? »

Tout d’abord, dans le film, Harry vient tout juste de croiser pour la première fois la jeune Marie / Slim, sur le palier de leurs chambres. Slim fait alors irruption et, une cigarette en attente d’allumage à la bouche, demande si quelqu’un a une allumette.

Cette réplique me fait penser à la chanson « Dancing in the Dark » du Boss, avec cette phrase clef dans son refrain : « You can’t start a fire without a spark » (« Tu ne peux pas démarrer un feu sans une étincelle »).
Ici, l’étincelle qui va allumer le feu du cœur de Harry (et d’Humphrey), c’est la flammèche d’une allumette.
De ces allumettes qui constituent tout au long du film un genre de fil rouge, celui de l’allumeuse et de son incandescence. Oui je me répète, j’aime bien m’auto-citer.

La scène pose également ce qui va être le jeu de la séduction entre Slim et Harry / Steve tout au long du film : un jeu subtil entre une aventurière qui use de son charme afin de s’en sortir comme elle le peut en abusant de dragueurs relous en mal de conquêtes qu’ils pensent faciles et un marin lui aussi aventurier, qui joue le détachement et passe pour un être insensible et cynique, ces deux traits de caractère ne visant qu’à dissimuler pudiquement la vraie nature du captain Morgan : le pirate devient corsaire, et s’il ne s’engage pas au service du roi, il s’engage dans celui du camp de la liberté.

Par contre, toute résistance face à Slim est totalement inutile, elle l’a eu dès le premier regard. Harry mettra juste du temps à l’accepter, bonhommitude oblige.


Les dialogues

Si le sujet du film est – pour le moins – sérieux, les dialogues sont souvent emplis d’humour et savoureux.

Il y a le running gag « avez-vous déjà été piqué par une abeille morte ? », question que pose souvent Eddie, qui se heurte à l’occasion à une grande incompréhension de la part de la très grande majorité de ses interlocuteurs. Sauf Harry et Marie, qui ont su rebondir sur la question et entrer dans le jeu.
Dans la scène suivant la fusillade survenue au sein de l’Hôtel Le Marquis, Slim ressort d’ailleurs cette réplique à l’attention de Harry, avec beaucoup d’à propos, lorsque le commissaire libidineux leur signifie leur convocation immédiate.

Les différentes confrontations entre Slim et Madame de Bursac sur fond de rivalité valent également le détour.

D’une manière générale, les dialogues entre Marie l’effrontée, Harry le blasé et Eddie le poète malgré lui apportent cette touche de légèreté qui contrebalance le sujet grave du film. Tous ces personnages sont sublimés par des répliques ciselées avec talent et confèrent au film une vivacité que les années n’ont pas effacée.


Une allusion discrète à la « dissidence » antillaise

Décidément, le film « Le Port de l’Angoisse » recèle bien des faits ou allusions historiques plutôt réalistes Cela n’est pas toujours le cas dans les films anglo-saxons – cf. le triste film « Dunkerque » de Christopher Nolan, qui gomme tout simplement l’une des pages les plus héroïques de l’armée française durant la seconde guerre mondiale, avec des faits d’armes qui laissèrent babas nombre d’officiers allemands – et mérite donc d’être souligné.

La « Dissidence » est le nom / mot qui désigne la résistance antillaise (principalement) durant cette sinistre période. Elle est rarement évoquée au cinéma ou dans les livres, et il a fallu attendre 2009, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, pour que la république française apporte enfin une reconnaissance à ces héros & résistants de l’autre France, celle des îles. Et c’est seulement l’année suivante qu’une stèle commémorative sera enfin érigée afin d’honorer ces patriotes (dans la commune des Trois-Îlets, en Martinique), qui, bien loin de la métropole, eurent le courage de dire « non », de s’organiser afin de résister, jusqu’à – pour nombre d’entre eux – prendre les armes et rejoindre les FFL, en passant par Sainte-Lucie ou La Dominique, sous tutorat britannique.
Ces 2 îles sont d’ailleurs nommées dans le film, lors du passage du capitaine Morgan à la capitainerie du port, avec comme consigne de ne surtout pas en approcher les côtes..

Au début de cette guerre, les Antilles et la Guyane françaises étaient placées sous le commandement de l’ambigu amiral Robert. Ambigu car il prétendait que la politique vichyste totalement complaisante qu’il menait n’avait pour but que de préserver une relative neutralité aux Antilles. Au détriment de la population locale, qui en conserve un souvenir détestable. Souvenir et ressenti tout à fait compréhensibles et manifestement justifiés. Robert est d’ailleurs cité au tout début du film, une fois encore lorsque le capitaine Morgan fait enregistrer la sortie de son bateau de pêche à la capitainerie.
Au sortir de la seconde guerre mondiale, il sera d’ailleurs condamné à une longue peine, puis finalement libéré par anticipation, réintégré dans son grade et ses fonctions.
La politique ne suit pas toujours les sages conseils d’Édouard HerriotLa politique, c’est comme l’andouillette. Ça doit sentir un peu la merde, mais pas trop »), c’est ainsi.

Dans le film, l’allusion à cette dissidence est discrète, ou disons, maquillée. Les résistants présentés sont des métropolitains ayant fuit la France occupée. Ils sont tous blancs. La seule maigre véritable allusion aux dissidents se trouve dans la scène au sein de laquelle Harry (non, il ne rencontre pas Sally) va soigner l’un des résistants, blessé lors de la fusillade ayant eu lieu au Marquis.
On voit une maman antillaise et son petit, qui feint de nourrir ses poulets lorsqu’une voiture de la police vichyste passe dans le village. C’est discret, c’est le moins que l’on puisse dire, mais ça n’a pas attendu 60 ou 70 ans pour être montré.


Le mystère (ou pas) du titre en Français

Peut-être qu’il n’y a que moi que cela interpelle (et pas que quelque part dans mon vécu), toujours est-il que les adaptations de titres de films anglo-saxons par les distributeurs français me laissent souvent songeur.

« Mais punaise qu’est-ce qui leur a pris ? »

Dans sa traduction française, le roman « To Have and Have Not » devient « En Avoir ou pas ».

Et là, paf, adapté en film, ça devient « Le Port de l’Angoisse ».


La traversée du Styx en compagnie de Charon : là, tu sais que tu vas vers le vrai port de l'angoisse !
– Source : Image par Artie_Navarre de Pixabay –

Là, oui, nous y sommes : tu es dans une barcasse avec Charon qui rame sur le Styx, ben c’est pas gai et tu sais que ta destination, c’est le vrai port de l’angoisse.


Alors c’est quoi le deal ? Faire frissonner le public de notre côté de l’Atlantique (parce que j’avoue que malgré toute mon affection pour ce film, les bande-annonces de l’époque me semblent d’un pourlingue consommé – mais c’était ainsi en ce temps-là) ? Favoriser la vente de médocs de type psychotropes et consorts ? Peur d’y voir une allusion à une expression familière ? Pourtant l’éditeur du livre en version française n’a pas eu les mêmes doutes existentiels.

Bref, mystère pour moi. Même si…

En fait, une scène du film montre bien ce qui ressemble à s’y méprendre à un port de l’angoisse.

C’est celle durant laquelle Harry et son acolyte Eddie vont récupérer le couple de Bursac. Une ambiance glauque, un ponton dans le brouillard, des dissidents / résistants qui échangent des signaux lumineux, tout est là et le port de l’angoisse, ça n’est pas Fort-de-France, mais sans doute bien ce ponton.


4- Le livre « En Avoir ou pas » (« To Have and Have Not ») vs. le film


L’intrigue au sein du roman diffère largement de celle du film.

Effectivement, dans le roman d’Ernest Hemingway, l’action prend place en Floride, et not’ captain Morgan n’est rien qu’un filou limite gangsta, et ça termine très mal pour lui.

Le personnage d’Harry Morgan dans le livre apporte un éclairage sur celui du film, qui est tour à tour excellent tireur, puis médecin.
Le nom de ce capitaine a manifestement été inspiré à Hemingway par Henry Morgan, qui fut selon le sens du vent corsaire, flibustier puis pirate, ce qui donne une idée de son opportunisme (« je joue une mi-temps dans chaque camp », dixit not’ Bébel dans le film « Flic ou Voyou ». Certes, là il y a 3 « mi-temps », mais tu vois l’idée…).
D’ailleurs, en Galois, son nom s’écrivait Harri Morgan. J’dis ça, j’dis rien.

Ce changement d’intrigue (et de dénouement) s’explique par le fait que si le roman date de 1937, le film est quant à lui sorti en 1944, et décrit une fiction située en 1940. Et qu’entre la publication du roman et la production du film, de longues années se sont écoulées, et surtout, la seconde guerre mondiale a fait irruption entretemps.

Une belle opportunité de réaliser un film à la gloire de l’engagement des USA aux côtés de la France Libre, ce qui est tout de même – historiquement parlant – fichtrement exact (même s’il y eut quelques hésitations concernant le passage à l’action).


À LIRE ÉGALEMENT SUR RYL :



5- Bonus Tracks


Did Little We Know… Oups, « How Little We Know »

– Youtube | Lauren Bacall / How Little we Know –

Figure-toi que la question « est-ce bien Lauren qui chante ? » agite les commentaires depuis bien longtemps.
Si si. Allez, livrons-nous un instant au délice des potins du cinéma.
Parce qu’une partie d’entre nous, pôv’s humains, préfère épiloguer longuement sur ce genre de chose plutôt que de se préoccuper du devenir de la planète. Et que c’est aussi cela qui nous rend humains. Débattre sérieusement de futilités, et débattre futilement de choses sérieuses.


Le choix désarme

Il semblerait qu’il y ait eu un débat entre Howard Hawks et lui-même, représenté par ses a-priori et son sens inné du rendu cinématographique.

L’histoire veut qu’Howard Hawks était assez circonspect quant aux performances vocales de Lauren en tant que chanteuse. Parce qu’en l’entendant parler, il eut des doutes. Une voix grave très caractéristique, qu’est-ce que pourrait donner si la belle se mettait à pousser la chansonnette ?

Face à ce doute, il eut l’idée de faire enregistrer la chanson par une future star de la chanson – Andy Williams – en pleine mue (il avait alors 16 ans, environ, hors-taxes). Donc voix vaguement androgyne, et sur un malentendu, ça aurait pu faire le job.

Dans cet article tiré du Los Angeles Times, alors qu’il était interrogé à ce sujet, Andy lui-même déclarait :

« I’m not sure what the truth of it was, but I’m not going to argue about it with the formidable Ms. Bacall! »

« Je ne suis pas certain du fin mot de l’histoire, mais je ne vais pas me disputer à ce sujet avec la formidable Mme Bacall ».

Élégant et beau joueur, le doubleur floué !?

Pas si sûr qu’il soit tout cela (élégant, beau joueur, floué).

Dans la même interview, l’auteur cite un passage extrait du livre du chanteur:

« Bacall admitted that I dubbed the song [‘How Little We Know’] for her but said that they wanted to use her own voice saying part of the lyric … and because my voice didn’t match her speaking voice well enough, in the end they decided to use her recording, not mine, as originally planned »

« [Lauren, espèce de rustre…] Bacall a admis que j’avais doublé la chanson (« How Little We Know ») mais a déclaré qu’ils (l’équipe du film) voulurent finalement utiliser sa propre voix pour « dire » (???) une partie des paroles, et, parce que ma voix ne correspondait pas suffisamment à sa voix parlée, ils ont finalement décidé d’utiliser sa version, à la place de la mienne, comme cela était initialement prévu ».

Bien. Tout en entretenant un suspens très relatif quant à l’interprète, le p’tit gars t’explique tout de même que l’équipe du film a finalement tranché en faveur de la voix de Lauren…
De nos jours, cela s’appellerait du buzz à bas prix sur fond de rien du tout.

Et finalement, si tu écoutes d’autres chansons interprétées ultérieurement par Lauren, tu t’aperçois que c’est bien sa voix, ou alors un clone à s’y méprendre.
Il suffit d’écouter les titres « And her Tears Flowed like wine » (issu du film « Le Grand Sommeil », également de Howard Hawks) ou bien (bien plus tard) « Hearts, not Diamonds » (issu du film « The Fan » de 1981) pour s’en rendre compte. Et là, Andy n’a pas pu dire que c’était lui, en pleine mue…

Bref, Andy, tu dis rien que des conneries pour te faire mousser sur le dos de Lauren.

Loser! 😀


Lovers at first sight…

– Source : Youtube | Frank Sinatra / Strangers in the Night –

Comme je l’ai écrit plus haut, cette chanson raconte presque l’histoire de la rencontre entre Lauren et Humphrey.

Un autre indice corrobore ma thèse (mais alors totalement) : parmi les paroles de cette chanson, nous pouvons relever « Little did we know », qui rappelle forcément le titre de la chanson objet du premier bonus.
J’ai du mal à penser que le clin d’œil est involontaire, et quel que soit le cas, il fut manifestement prophétique.

Tu peux consulter les paroles de cette chanson de Frankie « The Voice » (avec laquelle Laurent fricota d’ailleurs, quelques années après le décès d’Humphrey) en cliquant ici >>


Les Dissidents, les autres Oubliés

Un troisième bonus, avec la chanson « Les Oubliés » de Gauvain Sers.
Si le thème ne concerne pas les Dissidents de nos Antilles, j’ai trouvé que l’idée des « oubliés » leur convenait bien, alors voilà, ce bonus, c’est pour eux.

– Source : Youtube | Gauvain Sers / Les Oubliés –

Bien entendu qu’il s’agit d’un film à voir…

Pour les très nombreuses raisons exposées au sein de cet article.

Forcément.


Bisous mes chéris 🙂

Olivier



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Wikipedia
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